METHODOLOGIE
 


Quelques conseils pour réaliser un protocole clinique en anesthésie ! Emmanuel Marret

La réalisation d'une étude ou d'un protocole de recherche commence toujours à partir d'une idée ou d'une question que l'on se pose. Cette idée devient alors la base de l'étude ou sa justification.

Justification de l'étude

L'un des buts des protocoles cliniques est d'améliorer les pratiques médicales et en conséquence la prise en charge des patients. Un nombre considérable d'études a ainsi été réalisé dans ce but. Réaliser un protocole clinique est toujours un travail important qui nécessite du temps et de l'investissement. Il n'est pas nécessaire aussi d'en perdre inutilement si le protocole que l'on souhaite étudier a déjà été complètement exploré.

La première étape consiste donc à savoir si une étude a déjà été réalisée sur le sujet ou a essayé de répondre à la question posée. La recherche des études publiés sur un sujet, des essais en cours ou des métaanalyses est possible par la consultation des bases de données sur le net :

La discussion entre collègues permet aussi de compléter ou d'affiner la réponse. De plus, la recherche sur Medline et la lecture des articles permet d'évaluer l'état actuel des connaissances. Elle permet ainsi de baliser les zones non encore ou imparfaitement explorées, et donc, à étudier. La recherche bibliographique aide aussi à définir le traitement que devra recevoir le groupe contrôle si un standard de soin (gold standard) est admis par tous.
Bien préparer un protocole clinique permet souvent de gagner du temps lors de sa réalisation.

Quelle type d'études ?

Plusieurs types d'études existent : des études randomisées, des études cas-temoins ou des études de cohorte voire des études de cas cliniques. Toutes ces études ont des méthodologies différentes. Cependant, elles reposent toutes toujours sur une même base : une idée ou la justification de l'étude.

Les études randomisées sont actuellement de plus en plus nombreuses. Cependant, les études de cas ou de cohorte restent informatives surtout lorsqu'elles comportent un grand collectif de patients. Par exemple, la base de données constituée par SOS-ALR a permis de montrer les risques et les complications de l'ALR comme lors de la réalisation d'un bloc lombaire par voie postérieure. Ce type d'étude permette ainsi d'étudier les facteurs de risque des complications ayant une incidence faible (arrêt cardio-respiratoire par exemple). Enfin, un cas clinique présente toujours un intérêt s'il relate une complication inhabituelle, nouvelle ou bien documentée notamment sur son mécanisme. Une série de cas peut remettre en cause une technique ou un nouveau médicament comme l'a montré les publications sur la rachianesthésie continue avec micro-cathéters.

L'étude randomisée

La majorité des études cliniques actuellement publiées sont des études randomisées. En France, elles doivent être réalisées en accord avec la loi Huriet et donc soumis à un comité Consultatif des Personnes se Prêtant à la Recherche Biomédicale (CCPPRB). Tout projet d'études randomisées doit être soumis au CCPPRB et avoir une assurance. Une étude randomisée, contrôlée et réalisée en double-aveugle (voire en triple aveugle !) présente l'avantage d'évaluer l'effet (bénéfice ou risque) d'un traitement avec un minimum de biais. Ce type d'étude, avec les métaanalyses, sont actuellement considérée comme apportant la preuve la plus forte de l'efficacité ou de l'inefficacité d'une technique ou d'un traitement. L'essai randomisé et contrôlé est ainsi actuellement considéré comme le meilleur instrument de mesure dont on dispose actuellement pour évaluer un traitement. Cependant, l'essai randomisé et contrôlé ne peut être considéré comme la meilleure preuve d'efficacité d'un traitement que s'il a été réalisé sans biais. L'attribution aléatoire (randomisation) des traitements est nécessaire car elle permet d'obtenir des patients ayant la même probabilité d'être traitée dans un groupe ou dans un autre. Les deux populations obtenues sont ainsi a priori identiques sauf pour le facteur qui est randomisée (absence de biais de sélection). La randomisation doit respecter un certain nombre de règles. Elle doit être complètement aléatoire (utiliser une table de randomisation) et donc ne pas reposer sur un critère que l'on peut connaître lors de la randomisation (par exemple, en fonction de la date de naissance, du jour, de la chambre, du numéro de dossier…). Une randomisation inadéquate est responsable d'une surestimation de l'effet d'un traitement de plus de 40%. Le double aveugle ou double insu vise que les traitements paraissent identiques aux patients et au médecin. Il a pour but de diminuer le biais d'évaluation (mesure du critère fait de manière différente, par exemple, en remesurant une EVA pour la douleur si celle-ci est élevée chez un patient dans le groupe recevant le nouveau traitement antalgique), le biais de suivi (les deux groupes ne sont pas suivis de façon identique du fait de la connaissance du traitement que reçoit le patient) et le bais de détection (suspicion des événements non faits de manière identiques dans les différents groupes, par exemple, recherche plus fréquente des nausées dans le groupe traité avec un morphinique). En l'absence de possibilité de réaliser une étude en double aveugle, le biais de détection peut être diminué lors du choix de critère de jugement fort et peu discutable (décès, infarctus du myocarde,… ) ou évaluer le critère principal en aveugle si cela est possible. Cependant, le non-respect du double aveugle surestime l'effet d'un traitement d'environ 20%. Le double-aveugle est souvent difficile à réaliser en anesthésie locorégionale. En effet, il paraît peu éthique de réaliser un bloc juste pour réaliser le double-aveugle avec les risques qu'il comporte (hématome, traumatisme nerveux). Ainsi, la randomisation permet d'éviter les biais au départ de l'étude et le double-aveugle d'éviter les biais pendant toute la durée de l'essai.

Avant de commencer une étude randomisée, quelques règles simples peuvent parfois faire gagner un temps précieux :

  • 1. Bien étudier la littérature pour argumenter la pertinence de l'essai.
  • 2. se fixer un objectif principal = 1 critère de jugement principal

Etude Pilote ou Préliminaire

Avant de passer l'étape inévitable du CCPPRB, il est bien souvent nécessaire de réaliser une étude ouverte sur quelques patients. Cette étude pilote présente l'intérêt d'évaluer la faisabilité de l'étude, d'aider au calcul du nombre de sujets nécessaires et d'estimer l'effet du nouveau traitement sur le critère de jugement principal. Réaliser une étude préliminaire présente plusieurs avantages :

  • 1. Evaluer le nombre de patients que l'on peut inclure sur une période donnée (sur 1 mois par exemple). Si on décide d'évaluer le bénéfice d'un bloc sciatique après PTG et que 3 patients sont d'accord pour avoir une ALR périphérique en plus de l'AG ou de la rachianesthésie en 1 mois, une étude avec 60 patients va prendre au minimum 20 mois soit presque 2 ans. De plus, il faut savoir que le nombre d'inclusion diminue souvent avec le temps car la motivation baisse au fur et à mesure que les mois passent.

  • 2. Evaluer l'efficacité probable du nouveau protocole en comparaison au traitement de référence.

  • 3. Calculer le nombre de sujets nécessaires grâce à la moyenne et l'écart type ou le pourcentage en cas de variables qualitatives du critère de jugement principal dans le groupe contrôle et traité. Celui-ci peut être calculé à partir des données de l'étude préliminaire ou des données disponibles dans la littérature (étude de cohorte par exemple). Le bénéfice peut aussi être décidé arbitrairement par l'investigateur pour le calcul du nombre de sujets. On choisit alors comme chiffre pour le bénéfice celui qui paraît le plus pertinent d'un point de vue clinique (par exemple diminution des NVPO associées à la PCA morphine de 30% grâce à un bloc fémoral chez les patients opérés d'une PTH). Il faut savoir que le nombre de sujets nécessaires est d'autant plus important que la différence entre les 2 traitements est faible, la variabilité (l'écart type) de la population est importante, le seuil choisi pour le risque alpha est petit et la puissance est élevée. Les seuils habituellement choisis sont 0.05 pour le risque alpha et 0.8 pour la puissance. Une bonne analyse de la littérature est d'une aide précieuse pour le calcul du nombre de sujets nécessaires ; il est, par exemple, important de comprendre la variabilité des critères mesurés. Par exemple, la douleur n'a pas la même intensité après une chirurgie du sein selon le geste chirurgicale (tumorecomie, mastectomie avec plus ou moins curage axillaire). Diminuer la variabilité du critère du jugement est intéressant (homogénéité de la population donc nombre de patients nécessaires moins important) mais expose au risque d'avoir une durée de réalisation d'une étude plus important à cause d'une plus grande sélection des patients. De même, une différence faible nécessitant un nombre important de malade peut être intéressante à étudier si le critère de jugement est fort (décès, pneumopathie postopératoire par exemple).
    Le calcul du nombre de sujets peut être réalisé sur le net grace au site Biostat TGV www.b3e.jussieu.fr/biostaTGV .

  • 4. Evaluer la fiche ou le cahier de recueil et la pertinence des critères choisis (facilité d'utilisation, adhésion du personnel, réalisation possible du protocole en pratique). Il est important que ce cahier comporte l'identité du patient (plus ou moins codée), ces caractéristiques (age, poids, taille, type de chirurgie, score ASA etc.….), les variables recueillies habituellement (s'inspirer de la biblio) et les critères que l'on veut juger (principal et secondaire)

  • 5. Evaluer l'acceptabilité du protocole par les patients et le personnel concernés par l'investigation.

Soumission au CCPPRB

L'étude de la littérature et la réalisation d'une étude préliminaire sont souvent d'un appoint important avant le passage devant le CCPPRB. La préparation d'un protocole clinique repose sur plusieurs documents qui sont demandés par les CCPPRB :

  • Recherche avec ou sans bénéfice individuel direct
  • Lettre d'intention de l'investigateur principal (médecin qui dirige et surveille la réalisation de la recherche biomédicale, l'identité du promoteur (Personne physique ou morale qui prend l'initiative d'une recherche biomédicale sur l'être humain) et lieu de la recherche
  • CV de l'investigateur principal
  • Attestation d'assurance
  • Notice d'information au patient, rédigé en langage non spécialisé
    Formulaire de Consentement
  • Résumé présentant l'état des connaissances, le but de l'étude, sa justification et ses objectifs
  • Protocole d'étude précisant
  • La justification de l'étude et son objectif
  • Le type d'étude : randomisé, croisé ou en parallèle, double-insu,
  • La population étudiée : critères de sélection avec une définition claire de la population étudié et la gravité des patients (selon les définitions des conférences de consensus ; exemple pour le diabète), les sources de recrutement (étude mono ou multicentrique) voire aussi les critères d'arrêt de l'étude.
  • Le déroulement de l'étude : réalisation de la technique, préparation des solutions, surveillance du patients, choix du traitement de référence et/ou placebo.
  • Les critères de jugement (principal et secondaires) en précisant leur mesure et les temps de mesure.
  • Traitement autorisé et interdit.
  • Le nombre de sujets nécessaires pour cette étude et le type prévu d'analyse statistique des données.
  • La durée prévisible de l'étude
  • Références